17 ans, maintenant.
Quand Sophie et moi avons décidé de convertir nos vignes, près de 10 hectares, à l’agriculture biologique en 2009, nous ne savions pas vraiment où nous mettions les pieds.
Un voisin vigneron, éclairé sur le sujet bien avant nous, a achevé de nous convaincre au début de l’année. Et puis il y avait eu ces moments de stress mal assumés. Mon fils Jean, alors âgé de 3 ans, qui trainait ses jouets et ses vagabondages trop près de ma « pulvé » pendant que j’étais en phase de lavage. Ma fille Marie, à quatre pattes, trop près elle aussi des eaux de rinçage.
« Jean ! Ne viens pas trop près du tracteur… »
« Sophie ! Viens vite chercher Marie… »
Pourquoi convertir le domaine en 2009 ?
Produire des vins de qualité tout en respectant mieux les sols, l’environnement et la santé de ceux qui travaillent sur l’exploitation, comme notre cher Manu, en place depuis près de 20 ans : c’était, et c’est toujours, un beau projet.
Aujourd’hui, 14 ans après l’obtention de la certification, je reste convaincu de la pertinence de ce choix. Au moins pour le volet protection : protection des personnes, de la faune, de la flore, des cours d’eau, des nappes phréatiques. La biodiversité, en somme, qui fait partie de notre vie.
Les challenges techniques de tout ça ? Nombreux et engageants. Coûteux aussi.
Défi n°1 : protéger la vigne sans chimie de synthèse
Dans une région comme Bordeaux, au climat océanique relativement humide, les maladies cryptogamiques sont une menace permanente. Le mildiou, l’oïdium et le black-rot peuvent provoquer des dégâts considérables dès que la météo leur est favorable.
Quels traitements sont autorisés en viticulture bio ?
En agriculture biologique, les herbicides et fongicides de synthèse sont interdits. La protection de la vigne repose principalement sur le cuivre et le soufre, parfois sur des tisanes de plantes, et surtout sur une observation quotidienne et très attentive des parcelles.
Cette contrainte impose une présence constante dans les vignes. Chaque épisode pluvieux peut modifier le niveau de risque et exiger une intervention rapide. Sur une exploitation de cette taille, la charge de travail est lourde, surtout au printemps et au début de l’été. Les années de forte pression sanitaire, marquées par des pluies répétées, deviennent extrêmement stressantes : une erreur de timing ou quelques jours de retard peuvent peser lourd sur la récolte.
Manu est donc d’astreinte quasi permanente dès qu’un traitement s’impose, quel que soit le jour de la semaine, entre avril et juillet. Avant et après cette période, le travail est plus régulier et supporte mieux un décalage de quelques heures.
Défi n°2 : travailler le sol sans désherbant
Pour nous, ce point n’était pas si compliqué : nous avions déjà l’habitude. En revanche, plus de désherbant possible aujourd’hui si on se fait dépasser.
L’agriculture biologique interdit les herbicides de synthèse, ce qui impose des méthodes mécaniques pour maîtriser l’enherbement. L’approche a de vrais avantages : elle favorise la vie biologique des sols, améliore leur structure et limite certaines pollutions. Mais elle exige davantage de passages et des équipements spécifiques.
Pour un petit domaine, investir dans du matériel de travail du sol représente un coût important. Les interventions mécaniques demandent du temps et de la précision, avec un risque d’abîmer les ceps, notamment sur les jeunes plantations. Et quand la météo est défavorable et que les fenêtres d’intervention se réduisent, l’organisation devient un vrai casse-tête.
Défi n°3 : maîtriser le soufre dans les vins
Là, à Mille Roses, comme pour le travail du sol, l’adaptation a été « fastoche ».
Le vin bio contient-il moins de soufre ?
Oui. Le cahier des charges bio impose environ un tiers de soufre (SO2) en moins que les vins conventionnels. À Mille Roses, nous descendons plutôt à moitié moins, voire davantage selon les millésimes.
Comment ? L’acidité de nos vins, qui apporte une tension majeure dans l’équilibre gustatif, permet de réduire les doses de soufre quand elle est suffisante. La structure tannique aussi. De la fraîcheur et de la structure : c’est un peu notre ADN.
Défi n°4 : l’équation économique
La certification génère des coûts supplémentaires : contrôles, démarches administratives, pratiques culturales plus exigeantes. En parallèle, les rendements sont plus variables qu’en conventionnel, surtout les années de forte pression sanitaire.
Pour un domaine de 9,45 hectares, chaque hectolitre perdu pèse directement sur la rentabilité. La transition vers le bio demande donc une gestion rigoureuse et une vision à long terme. Idéalement, le surcoût se compense par une meilleure valorisation des vins, mais le marché ne garantit pas toujours cette reconnaissance.
Pour autant, Sophie et moi n’avons jamais motivé ce passage au bio par l’argent. Soyons honnêtes : c’est notre chance de vendre des vins à forte valeur ajoutée, mais il y a surtout une question d’honnêteté. Honnêteté vis-à-vis de la nature, et vis-à-vis de la transmission espérée à nos enfants. La fierté, aussi, de ne pas avoir choisi le confort d’une chimie dévastatrice pour l’environnement, car c’est bien de cela qu’il s’agit.
Le changement climatique rebat les cartes
Tout cela, le climat le complique encore. Les épisodes extrêmes se multiplient : sécheresses estivales, vagues de chaleur, gels tardifs, pluies intenses. Or la viticulture bio repose largement sur les équilibres naturels et l’observation du vivant, et ces équilibres sont de plus en plus perturbés.
C’est fou de voir à quel point, chez nous à Bordeaux, l’humidité forte combinée à des températures très élevées donne parfois une impression de climat tropical, surtout depuis quelques années. Depuis 2018, nous savons précisément ce que le mildiou peut faire à nos vignes et à nos portefeuilles.
La certification bio ne doit pas être idéalisée pour autant. C’est un engagement exigeant, qui demande de la rigueur, des investissements et une vraie capacité d’adaptation.
Et le bilan carbone, alors ?
C’est peut-être devenu aussi important, dans l’actualité et dans les préoccupations des gens, que la chimie qui nous a envahis et détruit lentement nos écosystèmes.
Mea culpa, donc : le bilan carbone d’une structure comme la nôtre s’est sans doute alourdi à cause de notre choix de travailler la vigne et de vinifier selon le cahier des charges bio. Notre prochaine étape nous conduira forcément à moins utiliser nos tracteurs, ou à investir dans des machines électriques pour quitter les hydrocarbures. Et pourquoi pas regarder du côté des biocarburants. Malheureusement, sur le plan technologique et agricole, presque tout reste à faire.
J’aimerais déjà pouvoir dire que nous avons avancé sur ce sujet.
Mais vous le savez peut-être : une crise économique sans précédent ravage nos économies viticoles. Du coup, les capacités d’investissement, et même l’idée d’investir, sont mises à mal. L’argent fait pleinement partie de l’équation. Sans économie solide, il n’y a pas de bio.
Les moyens financiers sont souvent au cœur de la capacité de chacun à exprimer des comportements vertueux. La prochaine fois que vous tenez une bouteille bio entre les mains, vous saurez un peu mieux ce qu’il y a derrière.







